Nous avanзons - Arkadi BABTCHENKO
Jan. 31st, 2022 01:02 pmNous avanзons - Arkadi BABTCHENKO
Nous avanзons. Зa fait quatre heures que notre rйgiment, qui s'йtire sur un kilomиtre, se traоne sur les routes de Tchйtchйnie. C'est la fin d'une trкve de deux semaines. Il semblerait qu'on nous balance а Grozny.
Aujourd'hui enfin la pluie s'est arrкtйe, et la neige s'est mise а tomber, on dirait du coton moelleux et blanc. La colonne a disparu, on ne distingue plus que les contours de deux voitures devant et derriиre nous. Les capots de leurs moteurs sont relevйs, leurs dynamos surchauffйes fonctionnent en silence sous la neige qui tombe. Sur les blindйs, des silhouettes se pelotonnent dans leurs uniformes d"infanterie.
Ils ne disent rien, ne font rien, ne pensent а rien, mais ils sursautent а l'unisson quand le chauffeur change de vitesse. La neige faзonne des petites pyramides blanches sur leurs chapkas. Sur les revers de leurs poches de poitrine, elle forme des petits rectangles bien rйguliers, comme elle le fait sur les rebord de fenкtres. La neige recouvre les йpaules, les visages, les vies... Rien n'existe, si ce n'est cette neige mouillйe, ce froid et cette guerre. Le temps s'est arrкtй. Depuis combien de temps avanзons-nous? Un an, deux ans? Non, quatre heures seulement. L'univers a disparu. Il n'y a rien d'autre au monde que moi et ces vingt soldats sur deux blindйs, un devant, un derriиre nous.
Des gouttes glacйes s"йcoulent tout doucement de ma chapka et roulent de mes omoplates jusqu'au creux de mes reins. J'essaie de ne pas les sentir. J'essaie de me soustraire au froid. Ce n'est pas si difficile que зa. Il faut seulement se laisser geler entiиrement, jusqu'aux os, pour que l'organisme soit complиtement refroidi : la tempйrature des reins, du foie, de la vessie doit descendre au niveau de celle de l'air. Alors le froid, ne rencontrant aucune rйsistance ni aucun obstacle va entrer dans ton corps, mais aussi en sortir de la mкme faзon. Ce sont les sauterelles qui sont capables de faire cela, se transformant sans difficultй l'hiver en un morceau de glace qui au printemps fondra pour se remettre а vivre. Je veux devenir une sauterelle.
La seule chose, c'est qu'il ne faut pas trembler. Le tremblement fait tout louper.
A cфtй de moi, Pinocchio dort. Il s'est recroquevillй, comme s'il avait йtй blessй au ventre, et il ne bouge pas. La neige l'a presque entiиrement recouvert, comme une carapace de tortue. Il dort dans une trиs position trиs inconfortable, son menton appuyй sur le chargeur de son arme, les fesses suspendues en dehors du blindage. N'importe quel autre que lui serait dйjа passй par-dessus bord, aurait culbutй sous les roues, mais Pintcha ne tombe pas, et il ne tombera pas. Parce qu"il ne lui arrive jamais rien, il peut bien s'endormir au fond d'un tank, la tкte sur les chenilles, entre les rouleaux compresseurs, il ne sera pas йcrasй. Un jour mкme, pendant une fusillade, il est sorti de la tranchйe, s"est levй de toute sa hauteur et s"est dirigй vers la cuisine pour manger un morceau, bien droit sur ses jambes : il n'a pas йtй touchй, aucune balle ne l'a atteint. Dieu protиge les enfants et les idiots.
Sur la tourelle Kharitone trфne, les jambes йcartйes. Il a les йpaules dйployйes, le pouce а la ceinture, le regard guerrier. Un vrai Rambo. Pour qui se pavane-t-il, mystиre, la neige empкche toute visibilitй. Mais il faut dire que Kharitone se dйplace toujours dans cette posture. Apparemment, il veut personnifier l'invincibilitй de la machine militaire moderne. Ce sont des choses qui arrivent. Quand on t'amarre de seize kilos de ferraille, qu'on te met dans les mains une arme qui peut tirer jusqu'а 700 fois а la minute, qu'on fourre tes poches de dizaines de grenades, chacune pouvant exploser en deux mille йclats, un certain sentiment de toute-puissance t'envahit. Mais зa se soigne. Et en rиgle gйnйrale dиs que tu essuies ta premiиre fusillade. Il suffit de se retrouver йtalй un bon moment par terre, le visage dans la merde de vache, et ce sentiment de toute-puissance disparaоt aussi vite qu'il йtait apparu. Mais manifestement, chez Kharitone c'est une occurrence chronique. Un jour mкme, notre blindй avait dйrapй sur du verglas prиs de Goragorsk, il йtait restй suspendu aux Ў au-dessus du vide, Kharitone n'avait pas changй de pose, il avait blкmi, s'йtait mis а transpirer, mais il n'avait pas sautй. Et lа, aujourd'hui, ses lиvres ont bleui, il grelotte comme une feuille de tremble, mais ne vient pas se rйchauffer prиs de nous sur le blindage. Il n'a mкme pas йchangй son bandeau contre une chapka.
Prиs de Kharitone, Romanytch s'est installй. Parfois, il me semble que Romanytch est dйjа mort : il reste assis du matin au soir dans la mкme attitude, les jambes croisйes et la tкte tombant sur la poitrine. Je lui secoue parfois la jambe, il soulиve alors les paupiиres, garde les yeux ouverts quelques secondes et se dйconnecte а nouveau, loin de toute perception de ce monde. Il y a une semaine, la guerre l'a brisй : avant cela, Romanytch йtait un soldat vif et plutфt compйtent, mais en а peine deux jours il s"est transformй en une poupйe de chiffon. A prйsent, c"est un ersatz pitoyable d"humain, la tкte penchйe sur le cфtй, avec de la morve qui lui pend au nez en permanence, les yeux troubles, recouverts d"un voile comme ceux d"une vache et ses mouvements sont indolents et confus. Il dort presque tout le temps. On pourrait le brыler, lui arracher la peau avec une pince, il ne bougerait pas et ne rйsisterait pas, il gйmirait seulement. Il sera bientфt tuй.
La place du commandant est occupйe par le lieutenant Kolessine, le chef de notre peloton de grenadiers. Il est assis et laisse ses jambes pendre par la trappe. Kolessine, Kolesso , Ou Z"yeux-Bleus. On lui a donnй ce surnom а la gare de Briansk oщ ce bon vivant a йtй tabassй par des flics avant de rejoindre le rйgiment avec deux йnormes hйmatomes violets а la place des yeux.
Le commandant est le mieux installй de tous, il a les jambes au chaud, un coussin calй sous les fesses, il ne se gиle pas la carcasse sur le blindage, le casque de liaison radio qu"il a sur la tкte est impermйable bien que diablement inconfortable, et le battant de la trappe lui protиge la poitrine du vent. Mais а vrai dire, le lieutenant se fout du confort : il est ivre mort. Il l"est en permanence d"ailleurs, notre aviateur alcoolique. Mais pour sa dйfense il faut dire qu"il ne voulait pas prendre la direction de notre peloton, il voulait кtre une simple " contrebasse ", mais dans la structure militaire, il a le grade de " lieutenant ", et il n"a pas pu se dйfiler, il a dы accepter de nous prendre sous ses ordres.
Notre commandant est aussi incroyablement fort. Un jour il s"est glissй sous l"avant d"un blindй et l"a remontй sur ses ressorts. Quatorze tonnes. Et il est immense, il fait plus de deux mиtres et il doit chausser du 49. Quand nous sommes arrivйs au rйgiment, il est restй deux semaines sans bottes, il se baladait en uniforme avec des espиces de galoches en caoutchouc aux pieds, comme un vagabond, jusqu"а ce qu"un capitaine arrive en beuglant а la caserne : " J"en ai ! J"ai trouvй ! Taille 49 ! Deux bottes d"un mиtre ! ".
Le commandant tire aussi comme un Dieu. Je l"ai vu abattre un corbeau en plein vol а 250 mиtres suite а un pari.
De plus, Kolessine est lettrй. Зa arrive que la nuit, lui et moi nous parlions de littйrature, de Remarque et de Tolstoп. Je crois que ce sont les moments les plus dйlirants de toute ma guerre.
Pour le moment il ronfle, accrochй а la mitrailleuse, la neige voletant dans sa bouche entrouverte.
C"est Kouks qui conduit. Kouks est un excellent chauffeur, mais c"est un abruti. Quand il en a assez d"avancer comme une tortue, il met les gaz et se met а doubler toute la colonne. Kolesso, sans se rйveiller, se met alors а lui donner des coups de talons dans la tкte et Kouks se replace dans la file.
Deux autres voitures complиtent encore notre peloton, elles traоnent quelque part derriиre. Elles se suivent et ne s"йcartent pas de la route : ici personne ne s"йcarte jamais des orniиres qui ont йtй tracйes par les premiers. Dans ces vйhicules, il y a Igor, Liokha, Oleg, Jиka, Odegov, Motoukh, Tioupaп, Garik, Valegjanine et Moutnyп.
C"est notre peloton.
Nous avanзons.
***
Le cerveau se dйconnecte et tu ne sais pas depuis combien de temps tu es montй sur ce blindй. Une heure peut-кtre, ou bien deux, ou peut-кtre 24 heures. Tout se mйlange : hier, aujourd"hui, demain, les jours se ressemblent comme des gouttes d"eau et la seule faзon de les distinguer les uns des autres, c"est par les noms des morts : hier tel gars de la septiиme compagnie a йtй tuй, et avant-hier c"йtait Yakovlev ; mais а part зa aucune autre diffйrence : la boue, le froid, la fatigue et la guerre, la guerre, la guerre...
Notre vie, c"est la nuit, la lumiиre violente des phares, le froid et l"odeur de l"essence. Nous ne sommes encore jamais restйs au mкme endroit plus de 24 heures. Зa n"a donc aucun sens de monter les tentes ni de creuser des tranchйes. Notre peloton se dйplace en permanence. Nous n"allons pas d"un endroit donnй а un autre, prйcis, nous nous dйplaзons constamment, c"est notre quotidien, et notre domicile est un vйhicule blindй.
Bon, il faut dire que ce n"est pas si mal ici, pour qui sait se faire sa place, s"organiser. Et c"est quelque chose que je sais faire. Je suis assis dans le blindй jusqu"а la ceinture, j"ai fourrй mes pieds, protйgйs par des chaussettes de laine, dans le moteur : c"est tout chaud, mais il faut faire attention а ce que les fils de laine des chaussettes ne se prennent pas dans la courroie du gйnйrateur, зa m"arracherait les doigts de pieds. Mes bottes sont sur le moteur а piston, mes moufles aussi, ainsi que mon paquet de clopes. Tout cela est bien sec.
Mon pantalon lui aussi est sec, aux genoux il est mкme tellement rйchauffй qu"il me brыlerait presque les jambes, mais je ne m"йcarte pas, cette chaleur est agrйable, et je l"accumule en moi, pour plus tard. Et j"essaie d"envoyer un peu de cette chaleur vers le haut, vers mes йpaules et mon dos trempйs qui, bon sang, malgrй le groupe йlectrogиne surchauffй sont gelйs comme des cretons.
Nos yeux sont ouverts, pourtant nous ne veillons pas, mais nous ne dormons pas non plus. C"est une sorte d"йtat particulier : le regard vide ne s"arrкte sur rien, tu ne penses а rien et tu ne rйagis plus а rien. Les panneaux avec les noms des villages criblйs de balles, des bicoques dйtruites, des arbres trempйs, la ouate neigeuse, tout ce monde qui t"entoure te traverse de la mкme faзon que le froid, sans rencontrer aucune rйsistance, et c"est seulement l"inconscient qui, agissant comme un fin tamis, tente de filtrer le danger. Mais toi-mкme tu ne participes pas а ce processus. Ta raison et le monde forment un tout. Tu es le monde. Tu le ressens et tu le comprends dans son entier, comme cela arrive seulement dans les rкves. Ou aprиs avoir bien fumй.
Mais parallиlement tous tes sentiments sont exacerbйs, et tu es prкt а chaque instant а te jeter de tout ton long dans la neige et а te mettre а tirer.
Quelque part dans les montagnes on entend des missiles exploser, une kalash tire au loin, un couple d"hйlicoptиres passe lentement au-dessus de nous, des soldats crasseux retapent leurs carrosses, tous ces bruits ne sont pas dangereux.
Mais il suffit а peine qu"un projectile perdu explose tout prиs et tu te raidis entiиrement, tes mains attrapent ton arme, ton corps se colle au blindage du vйhicule, tes mouvements deviennent prйcis et vifs comme ceux d"un lйzard, tout devient clair dans ton cerveau.
Mais il ne se passe rien.
Je me dйconnecte de nouveau. Il me semble que je m"endors mкme quelques secondes. J"entends quelque part une fusillade, des cris, des projectiles tirйs dans notre direction, des tirs de mortier.
Kouks change de vitesse, Pintcha et moi sommes secouйs d"avant en arriиre, comme un seul homme, un sniper nous tire dessus, une balle m"atteint а la gorge juste au-dessus du rebord du blindй, et je me rйveille.
Il n"y a rien. La neige tombe.
***
Les vйhicules sont arrкtйs. Il s"est passй quelque chose а l"avant, soit un chauffeur s"est endormi au volant et son blindй s"est renversй, soit tout simplement quelqu'un a sautй sur quelque chose, Ou bien on ne sait quoi, d"oщ nous sommes il est impossible de voir quoi que ce soit, il y a plusieurs centaines de mиtres jusqu"а la tкte de la colonne. Mais nous ne sommes pas attaquйs, et rien n"a l"air d"кtre endommagй, car nous sommes arrкtйs depuis dйjа 20 minutes et rien ne se passe, alors que tout autour de nous s"йtendent des jardins, et sur la colline а notre gauche se dressent plusieurs maisons en ruines : ce serait l"endroit idйal pour nous tomber dessus et nous йtriller.
Kouks me tend sa gourde remplie d"eau glacйe. Si je n"en bois ne serait-ce qu"une gorgйe, je vais me transformer dйfinitivement en glaзon. Mais je bois quand mкme. Pour rйsister au froid, l"organisme se dйbarrasse de l"humiditй superflue, nous pissons toutes les vingt minutes et il faut renouveler nos rйserves en eau. Je ne me permets que deux petites gorgйes pour m"humecter la gorge puis je rends la gourde а Kouks et me blottis de nouveau dans mon caban.
Le fossй qui longe la route est rempli de cadavres de vaches. Elles sont toutes dans la mкme posture, le flanc contre le remblai, leurs tкtes relevйes reposent entre leurs omoplates. Leurs gorges sont tranchйes, et le poitrail de chacune d"entre elles est recouvert de sang noir. Il y en a beaucoup, cette rangйe funиbre se dйploie sur une telle йtendue qu"on n"en voit pas la fin. Il y a sыrement plusieurs centaines d"animaux.
- A quoi bon tout зa ? Demande Pintcha
- Je ne sais pas. Lui rйponds-je.
- Ils les ont йgorgйes quand ils sont partis - crache le commandant. Il s"est rйveillй. - Aucune n"a d"autre blessure. Juste pour les achever, pour qu"on ne les ait pas, nous. Ils n"allaient pas les traоner avec eux dans les camps de rйfugiйs... Comme quand les nфtres ont brыlй les villages pendant la guerre...
Oui, c"est comme зa que зa se passe. C"est vrai que nous ressemblons а des occupants. On construit des commandatures, on les encercle avec des check-points, on nomme leurs policiers. Dans le meilleur des cas, ils nous tйmoignent de l"indiffйrence. La plupart du temps ils nous dйtestent. Tous. Mкme les enfants. Ils se passent le doigt sur la gorge, nous montrent leur poing levй, lorsque la colonne passe au milieu des villages. Nous ne pouvons vivre que sur la terre ou sur le bйton, pisser seulement depuis le blindй, et nous dйplacer seulement par pelotons, protйgйs par nos vйhicules. On ne ressemble pas vraiment а des libйrateurs.
Mais nous ne sommes pas des occupants. Nous ne voulons rien de cette terre, seulement tirer notre temps, aller au bout de notre contrat.
Je me brыle les doigts avec ma cigarette, dйjа consumйe. Je suзote un peu le mйgot et le balance sous les roues. Auparavant, je l"aurais envoyй d"une pichenette dans le fossй, mais lа je n"ai pas envie de le faire, j"ai peur de toucher un de ces yeux morts et grands ouverts.
***
Il n"y a que nous, sur cette route, nous et ces vaches йgorgйes. Personne d"autre. La Tchйtchйnie est vide. Tous ceux qui ont pu partir l"ont fait. Depuis que nous sommes arrivйs, nous n"avons pas encore vu une maison entiиrement intacte, nous n"avons croisй aucune voiture sur les routes, n"avons aperзu aucune silhouette marchant dans les champs. Зa fait pourtant prиs d"un mois que nous sommes ici. Sur les routes on ne voit que des vйhicules militaires, et dans les maisons abandonnйes et pillйes uniquement des soldats en maraude, on n"entend que du russe, partout. Il arrive pourtant que des fantфmes emmitouflйs dans des nippes se glissent hors des ruines, on dirait des femmes avec des enfants, mais difficile а dire vraiment : est-ce que ce sont des gens, des animaux ? Et ils nous regardent, nous regardent, nous regardent... Ils nous regardent passer. Et puis ils passent leur pouce sur la gorge.
Parfois mкme ces fantфmes sont trиs nombreux. Sur les marchйs ils sont jusqu"а des centaines. Mais pourtant on n"a pas l"impression d"avoir а faire а une foule vivante, on ne ressent pas la vie. Des spectres. Et lorsque nous passons, ils ne disent jamais rien, ils regardent. Seulement des bonnes femmes et des enfants.
On a l"impression qu"on joue а la guerre avec nous-mкmes. Comme un chat qui essaierait d"attraper sa queue а laquelle serait accrochйe un morceau de zinc, celui dont sont faites les cartouches. Pour le moment, personne n"a vu un Tchйtchиne vivant. Ni un mort, d"ailleurs.
Mais pourtant on nous tire dessus en permanence. Qui et d"oщ, impossible а dire. Des balles traзantes fusent depuis l"йtendue neigeuse, depuis des maisons vides ou de derriиre des arbres, ou а ce qui ressemble а des arbres et des maisons, ces balles apparaissent d"elles-mкmes, elles passent au-dessus de nos tкtes, et de la mкme faзon elles disparaissent d"elles-mкmes. Qui tire sur qui, vers oщ, personne n"en sait foutre rien. Peut-кtre que c"est nous qui sommes visйs. Ou peut-кtre qu"au contraire, c"est nous qui visons.
***
Des vйhicules blindйs dйfoncйs sont flanquйs sur le bas-cфtй de la route, leur gros ventre contre la neige. Leurs moteurs se refroidissent, et les soldats de l"infanterie se penchent sur eux, veillant а ne laisser s"йchapper dans l"air aucun joule de cette chaleur. La neige les recouvre comme des cadavres. Rien ne change, personne ne bouge.
Il n"y a dans notre rйgiment pas un seul nouveau blindй, ils ont envoyй а la guerre tous les vieux vйhicules plus ou moins retapйs. Le matйriel nouveau, les engins en bon йtat ils se les gardent pour les parades. Ceux-lа sont bons а aller а la casse. Mais qu"ils soient occupйs par des humains, envoyйs eux aussi а la casse, зa a peu d"importance...
On accroche les blindйs cassйs а des cвbles, et un blindй sur deux traоne derriиre lui un autre baquet de ferraille.
Et quand il n"y a aucun moyen d"accrocher le blindй, on le pousse alors dans le fossй et on le plante lа avec l"йquipage. C"est leur problиme а prйsent. C"est chose courante pour notre armйe que d"abandonner les siens. On se dit que derriиre viendra " un diable " (un tank-remorqueur), qu"il ramassera les accidentйs, mais il est arrivй un jour а Kouks de se retrouver dans cette situation et personne n"est venu le repкcher. Il a creusй un trou et s"y est cachй pendant deux jours sans dormir ni bouffer, tous les sens en йveil sous la neige qui tombait et prкt а tirer au moindre chuchotement. Lorsque l"unitй de reconnaissance l"a retrouvй, (et mкme pas la nфtre d"ailleurs, mais celle du rйgiment voisin), Kouks n"avait plus toute sa tкte et dйclarait qu"ils ne l"auraient pas vivant.
Du reste, personne n"a de griefs а formuler envers le commandement de notre rйgiment. Il n"y est pour rien. C"est la guerre. C"est l"armйe. La colonne entiиre ne peut pas s"arrкter devant chaque moteur endommagй, ce n"est pas possible.
***
De nouveau je suis pris de frissons. Зa fait trop longtemps que nous sommes ici, sans bouger : le moteur s"est entiиrement refroidi et les ressources de mon corps, sans source extйrieure de chaleur, s"йpuisent. Le blindage glacй me gиle les fesses, la vessie puis les reins, les poumons, le cerveau et le crвne, depuis l"intйrieur. Mais je n"ai pas la force de bouger, pris par une complиte apathie.
Je n"ai envie que d"une chose : allumer un feu, le plus vite possible. Mais зa m"йtonnerait qu"on puisse se rйchauffer aujourd'hui. Et mкme demain matin. Dans le meilleur des cas, demain soir. Lа oщ nous allons, personne ne nous attendra. Alors nous devrons choisir notre position - зa nous prendra plusieurs heures - puis piocher dans la gadoue, ramper, se mettre а plat ventre pour poser des mines, ensuite dйterminer les secteurs de pilonnage et calculer les points d"impact possibles de tir des Tchиques . Et il faudra faire tout cela avant la tombйe de la nuit. Puis nous nous coucherons dans une eau glacйe et y resterons allongйs jusqu"а ce que quelqu'un se mette а nous tirer dessus. Et si toutefois la nuit se passe sans incident particulier, sans que personne ne soit tuй, ce n"est que le matin que nous nous mettrons а nous creuser des abris et а monter les tentes. Nous pourrons nous rйchauffer en fin de journйe seulement.
La cuisine sera installйe а ce moment-lа et nous aurons un repas chaud.
C"est bien huilй, on connaоt tout зa par c®ur depuis longtemps dйjа.
Bon, il faut dire que mкme si quelqu'un йtait tuй pendant la nuit, on mangerait tout de mкme quelque chose de chaud pour le dйjeuner.
***
La colonne se remet enfin en route. On avance sur une centaine de mиtres et en arrivant devant le panneau indiquant " Grozny ", la voiture de tкte tourne а droite, pйnйtrant dans les jardins. Et а sa suite, chaque vйhicule de la colonne se met а prendre le virage, un par un, et ce serpent de mйtal йcrase les pommiers et les mкle а la boue en une masse inutile.
Finalement, on y est arrivй, on est а Grozny.
La neige s"est arrкtйe, la pluie se remet а tomber. Aprиs avoir serpentй pendant une demi-heure dans les jardins, nous dйbouchons dans un immense champ. Nous nous arrкtons de nouveau. Puis un ou deux pelotons isolйs et l"йtat-major du rйgiment s"йcartent du reste de la troupe, grimpent dans quelques voitures et se glissent dans les cours de petites maisons qui se tiennent lа. Il doit y en avoir а peine cinq, pas plus.
Une brigade d"infanterie est dйjа installйe ici. Des gars de Sibйrie. Merde. Il y a trop d"infanterie. Tous les йtages sont occupйs, un tuyau de poкle dйpasse de chaque fenкtre, un peloton occupe les marches de chaque palier. La terre entre les maisons a йtй tellement retournйe que mкme les blindйs s"y embourbent dans des orniиres d"au moins un mиtre de profondeur. C"est une brigade а chenilles.
Mais on apprend assez vite que cette brigade doit partir, justement. Nous patientons notre tour, pour occuper les lieux aprиs son dйpart. Les fantassins, mauvais comme des diables, courent entre leurs engins, ils transportent des matelas, des lits, des poкles et tout leur bric-а-brac, ils nous couvrent d"injures et nous cherchent en permanence, c"est tout juste si on n"en vient pas aux mains.
Kouks monte sur le blindй et retourne Romanytch. Il ne se rйveille pas.
- Hй, rйveille-toi - Kouks le secoue par l"йpaule - allez, descends connard, ils vont te tirer dessus. Lиve-toi, on est arrivй !
Romanytch soulиve les paupiиres, ses yeux sont recouverts de ce voile pourrissant et rйpugnant, il ne comprend pas ce qui se passe, il ne comprend pas oщ il est ni ce qu"on attend de lui. Tout le long du chemin il a vйcu dans un monde connu de lui seul, son cerveau vidй nourrissant une ultime aspiration : perdre dйfinitivement la raison et ne plus jamais revenir а cette rйalitй. Mais Kouks le fait revenir brutalement а elle et elle lui cause une souffrance physique bien visible.
Kouks lui donne des coups de poing. Puis des coups de crosse. Sous les torgnoles, Romanytch se dйcolle du blindage en sanglotant mais ses jambes ne le soutiennent pas et il tombe dans la boue. Il se vautre de tout son long, а plat ventre, s"enfonce dans la gadoue jusqu"aux genoux, laissant а la surface son empreinte, comme dans les dessins animйs. On le tire de lа, mais il ne tient toujours pas debout, et il s"йtale de nouveau, sur le dos cette fois. Maintenant il ressemble а un grand ravioli crasseux et panй sur toutes les faces. Kouks le tient par l"йpaule et lui essuie le visage, lui enlиve la boue des oreilles, de la bouche, et lui essuie la peau du nez d"un revers de sa manche rкche. Un filet de sang coule le long du masque de boue. Romanytch pleure.
Les Sibйriens se marrent.
- Hй les piйtons, pourquoi vous кtes si crasseux hein ? nous crie un petit Bouriate trapu vкtu d"une combinaison de tankiste.
Nous enrageons. Nous n"avons aucune pitiй pour Romanytch. On aurait plutфt envie de le rosser, cette espиce de vache, enfoirй, вne bвtй, lиve-toi tarlouze !!
Je rйplique quelque chose au Bouriate, du style, vous auriez vйcu а notre place dans la boue, au lieu de vous barricader dans des appartements, enfoirйs de l"arriиre front..., mais les gars me rabattent vite le caquet : " non mais tu dйbloques sergent, зa fait dйjа sept mois qu"on rampe dans les montagnes ! "
Je ferme ma gueule. Je fulmine en silence, en moi-mкme. Qu"est-ce qu"il y a а dire, bon sang ? Et puis finalement, c"est bien nous qui sommes venus nous installer dans leurs appartements.
Putain.
Finalement, on est arrivй а Grozny.
Nous avanзons. Зa fait quatre heures que notre rйgiment, qui s'йtire sur un kilomиtre, se traоne sur les routes de Tchйtchйnie. C'est la fin d'une trкve de deux semaines. Il semblerait qu'on nous balance а Grozny.
Aujourd'hui enfin la pluie s'est arrкtйe, et la neige s'est mise а tomber, on dirait du coton moelleux et blanc. La colonne a disparu, on ne distingue plus que les contours de deux voitures devant et derriиre nous. Les capots de leurs moteurs sont relevйs, leurs dynamos surchauffйes fonctionnent en silence sous la neige qui tombe. Sur les blindйs, des silhouettes se pelotonnent dans leurs uniformes d"infanterie.
Ils ne disent rien, ne font rien, ne pensent а rien, mais ils sursautent а l'unisson quand le chauffeur change de vitesse. La neige faзonne des petites pyramides blanches sur leurs chapkas. Sur les revers de leurs poches de poitrine, elle forme des petits rectangles bien rйguliers, comme elle le fait sur les rebord de fenкtres. La neige recouvre les йpaules, les visages, les vies... Rien n'existe, si ce n'est cette neige mouillйe, ce froid et cette guerre. Le temps s'est arrкtй. Depuis combien de temps avanзons-nous? Un an, deux ans? Non, quatre heures seulement. L'univers a disparu. Il n'y a rien d'autre au monde que moi et ces vingt soldats sur deux blindйs, un devant, un derriиre nous.
Des gouttes glacйes s"йcoulent tout doucement de ma chapka et roulent de mes omoplates jusqu'au creux de mes reins. J'essaie de ne pas les sentir. J'essaie de me soustraire au froid. Ce n'est pas si difficile que зa. Il faut seulement se laisser geler entiиrement, jusqu'aux os, pour que l'organisme soit complиtement refroidi : la tempйrature des reins, du foie, de la vessie doit descendre au niveau de celle de l'air. Alors le froid, ne rencontrant aucune rйsistance ni aucun obstacle va entrer dans ton corps, mais aussi en sortir de la mкme faзon. Ce sont les sauterelles qui sont capables de faire cela, se transformant sans difficultй l'hiver en un morceau de glace qui au printemps fondra pour se remettre а vivre. Je veux devenir une sauterelle.
La seule chose, c'est qu'il ne faut pas trembler. Le tremblement fait tout louper.
A cфtй de moi, Pinocchio dort. Il s'est recroquevillй, comme s'il avait йtй blessй au ventre, et il ne bouge pas. La neige l'a presque entiиrement recouvert, comme une carapace de tortue. Il dort dans une trиs position trиs inconfortable, son menton appuyй sur le chargeur de son arme, les fesses suspendues en dehors du blindage. N'importe quel autre que lui serait dйjа passй par-dessus bord, aurait culbutй sous les roues, mais Pintcha ne tombe pas, et il ne tombera pas. Parce qu"il ne lui arrive jamais rien, il peut bien s'endormir au fond d'un tank, la tкte sur les chenilles, entre les rouleaux compresseurs, il ne sera pas йcrasй. Un jour mкme, pendant une fusillade, il est sorti de la tranchйe, s"est levй de toute sa hauteur et s"est dirigй vers la cuisine pour manger un morceau, bien droit sur ses jambes : il n'a pas йtй touchй, aucune balle ne l'a atteint. Dieu protиge les enfants et les idiots.
Sur la tourelle Kharitone trфne, les jambes йcartйes. Il a les йpaules dйployйes, le pouce а la ceinture, le regard guerrier. Un vrai Rambo. Pour qui se pavane-t-il, mystиre, la neige empкche toute visibilitй. Mais il faut dire que Kharitone se dйplace toujours dans cette posture. Apparemment, il veut personnifier l'invincibilitй de la machine militaire moderne. Ce sont des choses qui arrivent. Quand on t'amarre de seize kilos de ferraille, qu'on te met dans les mains une arme qui peut tirer jusqu'а 700 fois а la minute, qu'on fourre tes poches de dizaines de grenades, chacune pouvant exploser en deux mille йclats, un certain sentiment de toute-puissance t'envahit. Mais зa se soigne. Et en rиgle gйnйrale dиs que tu essuies ta premiиre fusillade. Il suffit de se retrouver йtalй un bon moment par terre, le visage dans la merde de vache, et ce sentiment de toute-puissance disparaоt aussi vite qu'il йtait apparu. Mais manifestement, chez Kharitone c'est une occurrence chronique. Un jour mкme, notre blindй avait dйrapй sur du verglas prиs de Goragorsk, il йtait restй suspendu aux Ў au-dessus du vide, Kharitone n'avait pas changй de pose, il avait blкmi, s'йtait mis а transpirer, mais il n'avait pas sautй. Et lа, aujourd'hui, ses lиvres ont bleui, il grelotte comme une feuille de tremble, mais ne vient pas se rйchauffer prиs de nous sur le blindage. Il n'a mкme pas йchangй son bandeau contre une chapka.
Prиs de Kharitone, Romanytch s'est installй. Parfois, il me semble que Romanytch est dйjа mort : il reste assis du matin au soir dans la mкme attitude, les jambes croisйes et la tкte tombant sur la poitrine. Je lui secoue parfois la jambe, il soulиve alors les paupiиres, garde les yeux ouverts quelques secondes et se dйconnecte а nouveau, loin de toute perception de ce monde. Il y a une semaine, la guerre l'a brisй : avant cela, Romanytch йtait un soldat vif et plutфt compйtent, mais en а peine deux jours il s"est transformй en une poupйe de chiffon. A prйsent, c"est un ersatz pitoyable d"humain, la tкte penchйe sur le cфtй, avec de la morve qui lui pend au nez en permanence, les yeux troubles, recouverts d"un voile comme ceux d"une vache et ses mouvements sont indolents et confus. Il dort presque tout le temps. On pourrait le brыler, lui arracher la peau avec une pince, il ne bougerait pas et ne rйsisterait pas, il gйmirait seulement. Il sera bientфt tuй.
La place du commandant est occupйe par le lieutenant Kolessine, le chef de notre peloton de grenadiers. Il est assis et laisse ses jambes pendre par la trappe. Kolessine, Kolesso , Ou Z"yeux-Bleus. On lui a donnй ce surnom а la gare de Briansk oщ ce bon vivant a йtй tabassй par des flics avant de rejoindre le rйgiment avec deux йnormes hйmatomes violets а la place des yeux.
Le commandant est le mieux installй de tous, il a les jambes au chaud, un coussin calй sous les fesses, il ne se gиle pas la carcasse sur le blindage, le casque de liaison radio qu"il a sur la tкte est impermйable bien que diablement inconfortable, et le battant de la trappe lui protиge la poitrine du vent. Mais а vrai dire, le lieutenant se fout du confort : il est ivre mort. Il l"est en permanence d"ailleurs, notre aviateur alcoolique. Mais pour sa dйfense il faut dire qu"il ne voulait pas prendre la direction de notre peloton, il voulait кtre une simple " contrebasse ", mais dans la structure militaire, il a le grade de " lieutenant ", et il n"a pas pu se dйfiler, il a dы accepter de nous prendre sous ses ordres.
Notre commandant est aussi incroyablement fort. Un jour il s"est glissй sous l"avant d"un blindй et l"a remontй sur ses ressorts. Quatorze tonnes. Et il est immense, il fait plus de deux mиtres et il doit chausser du 49. Quand nous sommes arrivйs au rйgiment, il est restй deux semaines sans bottes, il se baladait en uniforme avec des espиces de galoches en caoutchouc aux pieds, comme un vagabond, jusqu"а ce qu"un capitaine arrive en beuglant а la caserne : " J"en ai ! J"ai trouvй ! Taille 49 ! Deux bottes d"un mиtre ! ".
Le commandant tire aussi comme un Dieu. Je l"ai vu abattre un corbeau en plein vol а 250 mиtres suite а un pari.
De plus, Kolessine est lettrй. Зa arrive que la nuit, lui et moi nous parlions de littйrature, de Remarque et de Tolstoп. Je crois que ce sont les moments les plus dйlirants de toute ma guerre.
Pour le moment il ronfle, accrochй а la mitrailleuse, la neige voletant dans sa bouche entrouverte.
C"est Kouks qui conduit. Kouks est un excellent chauffeur, mais c"est un abruti. Quand il en a assez d"avancer comme une tortue, il met les gaz et se met а doubler toute la colonne. Kolesso, sans se rйveiller, se met alors а lui donner des coups de talons dans la tкte et Kouks se replace dans la file.
Deux autres voitures complиtent encore notre peloton, elles traоnent quelque part derriиre. Elles se suivent et ne s"йcartent pas de la route : ici personne ne s"йcarte jamais des orniиres qui ont йtй tracйes par les premiers. Dans ces vйhicules, il y a Igor, Liokha, Oleg, Jиka, Odegov, Motoukh, Tioupaп, Garik, Valegjanine et Moutnyп.
C"est notre peloton.
Nous avanзons.
***
Le cerveau se dйconnecte et tu ne sais pas depuis combien de temps tu es montй sur ce blindй. Une heure peut-кtre, ou bien deux, ou peut-кtre 24 heures. Tout se mйlange : hier, aujourd"hui, demain, les jours se ressemblent comme des gouttes d"eau et la seule faзon de les distinguer les uns des autres, c"est par les noms des morts : hier tel gars de la septiиme compagnie a йtй tuй, et avant-hier c"йtait Yakovlev ; mais а part зa aucune autre diffйrence : la boue, le froid, la fatigue et la guerre, la guerre, la guerre...
Notre vie, c"est la nuit, la lumiиre violente des phares, le froid et l"odeur de l"essence. Nous ne sommes encore jamais restйs au mкme endroit plus de 24 heures. Зa n"a donc aucun sens de monter les tentes ni de creuser des tranchйes. Notre peloton se dйplace en permanence. Nous n"allons pas d"un endroit donnй а un autre, prйcis, nous nous dйplaзons constamment, c"est notre quotidien, et notre domicile est un vйhicule blindй.
Bon, il faut dire que ce n"est pas si mal ici, pour qui sait se faire sa place, s"organiser. Et c"est quelque chose que je sais faire. Je suis assis dans le blindй jusqu"а la ceinture, j"ai fourrй mes pieds, protйgйs par des chaussettes de laine, dans le moteur : c"est tout chaud, mais il faut faire attention а ce que les fils de laine des chaussettes ne se prennent pas dans la courroie du gйnйrateur, зa m"arracherait les doigts de pieds. Mes bottes sont sur le moteur а piston, mes moufles aussi, ainsi que mon paquet de clopes. Tout cela est bien sec.
Mon pantalon lui aussi est sec, aux genoux il est mкme tellement rйchauffй qu"il me brыlerait presque les jambes, mais je ne m"йcarte pas, cette chaleur est agrйable, et je l"accumule en moi, pour plus tard. Et j"essaie d"envoyer un peu de cette chaleur vers le haut, vers mes йpaules et mon dos trempйs qui, bon sang, malgrй le groupe йlectrogиne surchauffй sont gelйs comme des cretons.
Nos yeux sont ouverts, pourtant nous ne veillons pas, mais nous ne dormons pas non plus. C"est une sorte d"йtat particulier : le regard vide ne s"arrкte sur rien, tu ne penses а rien et tu ne rйagis plus а rien. Les panneaux avec les noms des villages criblйs de balles, des bicoques dйtruites, des arbres trempйs, la ouate neigeuse, tout ce monde qui t"entoure te traverse de la mкme faзon que le froid, sans rencontrer aucune rйsistance, et c"est seulement l"inconscient qui, agissant comme un fin tamis, tente de filtrer le danger. Mais toi-mкme tu ne participes pas а ce processus. Ta raison et le monde forment un tout. Tu es le monde. Tu le ressens et tu le comprends dans son entier, comme cela arrive seulement dans les rкves. Ou aprиs avoir bien fumй.
Mais parallиlement tous tes sentiments sont exacerbйs, et tu es prкt а chaque instant а te jeter de tout ton long dans la neige et а te mettre а tirer.
Quelque part dans les montagnes on entend des missiles exploser, une kalash tire au loin, un couple d"hйlicoptиres passe lentement au-dessus de nous, des soldats crasseux retapent leurs carrosses, tous ces bruits ne sont pas dangereux.
Mais il suffit а peine qu"un projectile perdu explose tout prиs et tu te raidis entiиrement, tes mains attrapent ton arme, ton corps se colle au blindage du vйhicule, tes mouvements deviennent prйcis et vifs comme ceux d"un lйzard, tout devient clair dans ton cerveau.
Mais il ne se passe rien.
Je me dйconnecte de nouveau. Il me semble que je m"endors mкme quelques secondes. J"entends quelque part une fusillade, des cris, des projectiles tirйs dans notre direction, des tirs de mortier.
Kouks change de vitesse, Pintcha et moi sommes secouйs d"avant en arriиre, comme un seul homme, un sniper nous tire dessus, une balle m"atteint а la gorge juste au-dessus du rebord du blindй, et je me rйveille.
Il n"y a rien. La neige tombe.
***
Les vйhicules sont arrкtйs. Il s"est passй quelque chose а l"avant, soit un chauffeur s"est endormi au volant et son blindй s"est renversй, soit tout simplement quelqu'un a sautй sur quelque chose, Ou bien on ne sait quoi, d"oщ nous sommes il est impossible de voir quoi que ce soit, il y a plusieurs centaines de mиtres jusqu"а la tкte de la colonne. Mais nous ne sommes pas attaquйs, et rien n"a l"air d"кtre endommagй, car nous sommes arrкtйs depuis dйjа 20 minutes et rien ne se passe, alors que tout autour de nous s"йtendent des jardins, et sur la colline а notre gauche se dressent plusieurs maisons en ruines : ce serait l"endroit idйal pour nous tomber dessus et nous йtriller.
Kouks me tend sa gourde remplie d"eau glacйe. Si je n"en bois ne serait-ce qu"une gorgйe, je vais me transformer dйfinitivement en glaзon. Mais je bois quand mкme. Pour rйsister au froid, l"organisme se dйbarrasse de l"humiditй superflue, nous pissons toutes les vingt minutes et il faut renouveler nos rйserves en eau. Je ne me permets que deux petites gorgйes pour m"humecter la gorge puis je rends la gourde а Kouks et me blottis de nouveau dans mon caban.
Le fossй qui longe la route est rempli de cadavres de vaches. Elles sont toutes dans la mкme posture, le flanc contre le remblai, leurs tкtes relevйes reposent entre leurs omoplates. Leurs gorges sont tranchйes, et le poitrail de chacune d"entre elles est recouvert de sang noir. Il y en a beaucoup, cette rangйe funиbre se dйploie sur une telle йtendue qu"on n"en voit pas la fin. Il y a sыrement plusieurs centaines d"animaux.
- A quoi bon tout зa ? Demande Pintcha
- Je ne sais pas. Lui rйponds-je.
- Ils les ont йgorgйes quand ils sont partis - crache le commandant. Il s"est rйveillй. - Aucune n"a d"autre blessure. Juste pour les achever, pour qu"on ne les ait pas, nous. Ils n"allaient pas les traоner avec eux dans les camps de rйfugiйs... Comme quand les nфtres ont brыlй les villages pendant la guerre...
Oui, c"est comme зa que зa se passe. C"est vrai que nous ressemblons а des occupants. On construit des commandatures, on les encercle avec des check-points, on nomme leurs policiers. Dans le meilleur des cas, ils nous tйmoignent de l"indiffйrence. La plupart du temps ils nous dйtestent. Tous. Mкme les enfants. Ils se passent le doigt sur la gorge, nous montrent leur poing levй, lorsque la colonne passe au milieu des villages. Nous ne pouvons vivre que sur la terre ou sur le bйton, pisser seulement depuis le blindй, et nous dйplacer seulement par pelotons, protйgйs par nos vйhicules. On ne ressemble pas vraiment а des libйrateurs.
Mais nous ne sommes pas des occupants. Nous ne voulons rien de cette terre, seulement tirer notre temps, aller au bout de notre contrat.
Je me brыle les doigts avec ma cigarette, dйjа consumйe. Je suзote un peu le mйgot et le balance sous les roues. Auparavant, je l"aurais envoyй d"une pichenette dans le fossй, mais lа je n"ai pas envie de le faire, j"ai peur de toucher un de ces yeux morts et grands ouverts.
***
Il n"y a que nous, sur cette route, nous et ces vaches йgorgйes. Personne d"autre. La Tchйtchйnie est vide. Tous ceux qui ont pu partir l"ont fait. Depuis que nous sommes arrivйs, nous n"avons pas encore vu une maison entiиrement intacte, nous n"avons croisй aucune voiture sur les routes, n"avons aperзu aucune silhouette marchant dans les champs. Зa fait pourtant prиs d"un mois que nous sommes ici. Sur les routes on ne voit que des vйhicules militaires, et dans les maisons abandonnйes et pillйes uniquement des soldats en maraude, on n"entend que du russe, partout. Il arrive pourtant que des fantфmes emmitouflйs dans des nippes se glissent hors des ruines, on dirait des femmes avec des enfants, mais difficile а dire vraiment : est-ce que ce sont des gens, des animaux ? Et ils nous regardent, nous regardent, nous regardent... Ils nous regardent passer. Et puis ils passent leur pouce sur la gorge.
Parfois mкme ces fantфmes sont trиs nombreux. Sur les marchйs ils sont jusqu"а des centaines. Mais pourtant on n"a pas l"impression d"avoir а faire а une foule vivante, on ne ressent pas la vie. Des spectres. Et lorsque nous passons, ils ne disent jamais rien, ils regardent. Seulement des bonnes femmes et des enfants.
On a l"impression qu"on joue а la guerre avec nous-mкmes. Comme un chat qui essaierait d"attraper sa queue а laquelle serait accrochйe un morceau de zinc, celui dont sont faites les cartouches. Pour le moment, personne n"a vu un Tchйtchиne vivant. Ni un mort, d"ailleurs.
Mais pourtant on nous tire dessus en permanence. Qui et d"oщ, impossible а dire. Des balles traзantes fusent depuis l"йtendue neigeuse, depuis des maisons vides ou de derriиre des arbres, ou а ce qui ressemble а des arbres et des maisons, ces balles apparaissent d"elles-mкmes, elles passent au-dessus de nos tкtes, et de la mкme faзon elles disparaissent d"elles-mкmes. Qui tire sur qui, vers oщ, personne n"en sait foutre rien. Peut-кtre que c"est nous qui sommes visйs. Ou peut-кtre qu"au contraire, c"est nous qui visons.
***
Des vйhicules blindйs dйfoncйs sont flanquйs sur le bas-cфtй de la route, leur gros ventre contre la neige. Leurs moteurs se refroidissent, et les soldats de l"infanterie se penchent sur eux, veillant а ne laisser s"йchapper dans l"air aucun joule de cette chaleur. La neige les recouvre comme des cadavres. Rien ne change, personne ne bouge.
Il n"y a dans notre rйgiment pas un seul nouveau blindй, ils ont envoyй а la guerre tous les vieux vйhicules plus ou moins retapйs. Le matйriel nouveau, les engins en bon йtat ils se les gardent pour les parades. Ceux-lа sont bons а aller а la casse. Mais qu"ils soient occupйs par des humains, envoyйs eux aussi а la casse, зa a peu d"importance...
On accroche les blindйs cassйs а des cвbles, et un blindй sur deux traоne derriиre lui un autre baquet de ferraille.
Et quand il n"y a aucun moyen d"accrocher le blindй, on le pousse alors dans le fossй et on le plante lа avec l"йquipage. C"est leur problиme а prйsent. C"est chose courante pour notre armйe que d"abandonner les siens. On se dit que derriиre viendra " un diable " (un tank-remorqueur), qu"il ramassera les accidentйs, mais il est arrivй un jour а Kouks de se retrouver dans cette situation et personne n"est venu le repкcher. Il a creusй un trou et s"y est cachй pendant deux jours sans dormir ni bouffer, tous les sens en йveil sous la neige qui tombait et prкt а tirer au moindre chuchotement. Lorsque l"unitй de reconnaissance l"a retrouvй, (et mкme pas la nфtre d"ailleurs, mais celle du rйgiment voisin), Kouks n"avait plus toute sa tкte et dйclarait qu"ils ne l"auraient pas vivant.
Du reste, personne n"a de griefs а formuler envers le commandement de notre rйgiment. Il n"y est pour rien. C"est la guerre. C"est l"armйe. La colonne entiиre ne peut pas s"arrкter devant chaque moteur endommagй, ce n"est pas possible.
***
De nouveau je suis pris de frissons. Зa fait trop longtemps que nous sommes ici, sans bouger : le moteur s"est entiиrement refroidi et les ressources de mon corps, sans source extйrieure de chaleur, s"йpuisent. Le blindage glacй me gиle les fesses, la vessie puis les reins, les poumons, le cerveau et le crвne, depuis l"intйrieur. Mais je n"ai pas la force de bouger, pris par une complиte apathie.
Je n"ai envie que d"une chose : allumer un feu, le plus vite possible. Mais зa m"йtonnerait qu"on puisse se rйchauffer aujourd'hui. Et mкme demain matin. Dans le meilleur des cas, demain soir. Lа oщ nous allons, personne ne nous attendra. Alors nous devrons choisir notre position - зa nous prendra plusieurs heures - puis piocher dans la gadoue, ramper, se mettre а plat ventre pour poser des mines, ensuite dйterminer les secteurs de pilonnage et calculer les points d"impact possibles de tir des Tchиques . Et il faudra faire tout cela avant la tombйe de la nuit. Puis nous nous coucherons dans une eau glacйe et y resterons allongйs jusqu"а ce que quelqu'un se mette а nous tirer dessus. Et si toutefois la nuit se passe sans incident particulier, sans que personne ne soit tuй, ce n"est que le matin que nous nous mettrons а nous creuser des abris et а monter les tentes. Nous pourrons nous rйchauffer en fin de journйe seulement.
La cuisine sera installйe а ce moment-lа et nous aurons un repas chaud.
C"est bien huilй, on connaоt tout зa par c®ur depuis longtemps dйjа.
Bon, il faut dire que mкme si quelqu'un йtait tuй pendant la nuit, on mangerait tout de mкme quelque chose de chaud pour le dйjeuner.
***
La colonne se remet enfin en route. On avance sur une centaine de mиtres et en arrivant devant le panneau indiquant " Grozny ", la voiture de tкte tourne а droite, pйnйtrant dans les jardins. Et а sa suite, chaque vйhicule de la colonne se met а prendre le virage, un par un, et ce serpent de mйtal йcrase les pommiers et les mкle а la boue en une masse inutile.
Finalement, on y est arrivй, on est а Grozny.
La neige s"est arrкtйe, la pluie se remet а tomber. Aprиs avoir serpentй pendant une demi-heure dans les jardins, nous dйbouchons dans un immense champ. Nous nous arrкtons de nouveau. Puis un ou deux pelotons isolйs et l"йtat-major du rйgiment s"йcartent du reste de la troupe, grimpent dans quelques voitures et se glissent dans les cours de petites maisons qui se tiennent lа. Il doit y en avoir а peine cinq, pas plus.
Une brigade d"infanterie est dйjа installйe ici. Des gars de Sibйrie. Merde. Il y a trop d"infanterie. Tous les йtages sont occupйs, un tuyau de poкle dйpasse de chaque fenкtre, un peloton occupe les marches de chaque palier. La terre entre les maisons a йtй tellement retournйe que mкme les blindйs s"y embourbent dans des orniиres d"au moins un mиtre de profondeur. C"est une brigade а chenilles.
Mais on apprend assez vite que cette brigade doit partir, justement. Nous patientons notre tour, pour occuper les lieux aprиs son dйpart. Les fantassins, mauvais comme des diables, courent entre leurs engins, ils transportent des matelas, des lits, des poкles et tout leur bric-а-brac, ils nous couvrent d"injures et nous cherchent en permanence, c"est tout juste si on n"en vient pas aux mains.
Kouks monte sur le blindй et retourne Romanytch. Il ne se rйveille pas.
- Hй, rйveille-toi - Kouks le secoue par l"йpaule - allez, descends connard, ils vont te tirer dessus. Lиve-toi, on est arrivй !
Romanytch soulиve les paupiиres, ses yeux sont recouverts de ce voile pourrissant et rйpugnant, il ne comprend pas ce qui se passe, il ne comprend pas oщ il est ni ce qu"on attend de lui. Tout le long du chemin il a vйcu dans un monde connu de lui seul, son cerveau vidй nourrissant une ultime aspiration : perdre dйfinitivement la raison et ne plus jamais revenir а cette rйalitй. Mais Kouks le fait revenir brutalement а elle et elle lui cause une souffrance physique bien visible.
Kouks lui donne des coups de poing. Puis des coups de crosse. Sous les torgnoles, Romanytch se dйcolle du blindage en sanglotant mais ses jambes ne le soutiennent pas et il tombe dans la boue. Il se vautre de tout son long, а plat ventre, s"enfonce dans la gadoue jusqu"aux genoux, laissant а la surface son empreinte, comme dans les dessins animйs. On le tire de lа, mais il ne tient toujours pas debout, et il s"йtale de nouveau, sur le dos cette fois. Maintenant il ressemble а un grand ravioli crasseux et panй sur toutes les faces. Kouks le tient par l"йpaule et lui essuie le visage, lui enlиve la boue des oreilles, de la bouche, et lui essuie la peau du nez d"un revers de sa manche rкche. Un filet de sang coule le long du masque de boue. Romanytch pleure.
Les Sibйriens se marrent.
- Hй les piйtons, pourquoi vous кtes si crasseux hein ? nous crie un petit Bouriate trapu vкtu d"une combinaison de tankiste.
Nous enrageons. Nous n"avons aucune pitiй pour Romanytch. On aurait plutфt envie de le rosser, cette espиce de vache, enfoirй, вne bвtй, lиve-toi tarlouze !!
Je rйplique quelque chose au Bouriate, du style, vous auriez vйcu а notre place dans la boue, au lieu de vous barricader dans des appartements, enfoirйs de l"arriиre front..., mais les gars me rabattent vite le caquet : " non mais tu dйbloques sergent, зa fait dйjа sept mois qu"on rampe dans les montagnes ! "
Je ferme ma gueule. Je fulmine en silence, en moi-mкme. Qu"est-ce qu"il y a а dire, bon sang ? Et puis finalement, c"est bien nous qui sommes venus nous installer dans leurs appartements.
Putain.
Finalement, on est arrivй а Grozny.